« Alcibiade par Jacqueline – Romilly » – par Franck Abed

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Alcibiade par Jacqueline de Romilly

Dans cette biographie magistrale, Jacqueline de Romilly – helléniste par excellence -nous présente un portrait complet de ce personnage, talentueux, beau, intelligent mais quelque peu tourmenté. Au fil des 250 pages que nous avons parcourues avec un très grand plaisir, l’auteur livre les clés pour saisir l’ambition dévorante de celui qui fut, entre autres, le pupille de Périclès et l’ami disciple de Socrate. Une des grandes forces de Jacqueline de Romilly reste sa volonté manifeste de suivre les textes anciens, essentiellement Thucydide, Plutarque et Platon, sans jamais avancer une idée qui n’est pas démontrée ou argumentée. De fait, elle ne se départit pas de cette rigueur scientifique alliée à cette exigence académique qui consacrent sa grande réputation d’intellectuelle et d’érudite. L’auteur décortique à la perfection les enjeux géopolitiques, les différents régimes de l’époque et notamment cette démocratie athénienne – tant vantée par les modernes – et les tares intrinsèques de cette institution. La compétition électorale conduit toujours, et quelles que soient les époques, à la démagogie, la corruption, la calomnie, la division etc.

La Grèce d’alors était divisée en Cité Nation. Les deux plus importantes, Sparte et Athènes, se livraient ce que les historiens appellent aujourd’hui la Guerre du Péloponnèse. Dans ce contexte politique agité, l’ambitieux Alcibiade voulait à la fois se faire un nom, tout en travaillant à la gloire d’Athènes. Issu d’une famille riche, ancienne et respectable, Alcibiade reçut une excellente formation qui le plaçait au-dessus du commun des mortels. Enfant, on raconte que lors d’un combat de lutte dans lequel il ne débordait pas son adversaire, il le mordit. Ce dernier cria : « tu mords comme un mouton ». Sans se démonter, et avec un calme olympien il rétorqua : « nonje mords comme un lion ». La légende était déjà en marche… A ce sens inné de la répartie, il disposait également de la beauté du corps, la puissance de l’esprit ainsi qu’une vivacité intellectuelle hors norme. Séduisant, cultivé, habile rhétoricien, il ne reculait devant aucune audace pour défendre les causes qu’il embrassait à bras le corps. Il était pour ainsi dire bouillonnant d’actions et de stratégies complexes mais puissantes. Concrètement, Jacqueline de Romilly voit dans Alcibiade l’expression ultime d’un impérialisme athénien qui conduira pourtant « le phare de la Grèce à s’éteindre ».

Il y a une ironie mordante dont seule l’histoire peut se prévaloir. En effet, ce grand patriote athénien porte une responsabilité énorme dans la défaite d’Athènes face aux Lacédémoniens, car après avoir défendu sa chère cité grecque, ses talents diplomatiques, militaires et politiques s’épanouiront chez l’ennemie d’hier, l’éternelle rivale Sparte. Les retournements de situation qui égraineront le parcours d’Alcibiade montrent que son ambition, loin d’être contenue, le dévorait de l’intérieur. Nous découvrons, grâce au talent supérieur d’écriture de l’académicienne, dans cette Grèce tiraillée par la guerre, que la fierté côtoie la couardise, la fidélité, la trahison, la bravoure la lâcheté. Figure éminemment moderne, Alcibiade continuera encore longtemps de marquer les esprits…

Franck ABED

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