Benoit XVI, dernières conversations – par Franck Abed

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Benoit XVI, dernières conversations

Peter Seewald, au parcours religieux et intellectuel quelque peu chaotique, avait déjà eu l’honneur d’interroger plusieurs fois Joseph Ratzinger. Dans ce nouveau livre d’entretien, assez conventionnel voire banal par les questions posées et les thèmes abordés, nous revisitons le parcours du Pape émérite, de son enfance à sa retraite. L’impression générale qui ressort, après la lecture de ces conversations joséphiennes, est le caractère incomplet du livre qui renvoie d’une certaine manière, et qu’on le veuille ou non, à la renonciation de Benoit XVI…

Pour celles et ceux qui ont déjà lu les précédents entretiens réalisés par Seewald avec l’ancien Préfet de la Congrégation pour la Doctrine la Foi, ils n’apprendront pas grand chose. En effet, nous trouvons peu de nouveautés et d’éléments inédits, ni de révélations fracassantes, au grand dam d’une certaine presse. Le journaliste allemand ne semble pas avoir le niveau, et c’est le moins que nous puissions dire, pour se hisser à la hauteur de son invité, lui qui occupa pendant plus de 30 ans les deux plus hautes fonctions de la plus vieille et prestigieuse institution de notre monde. En effet, il interroge le Pape Emérite sur des sujets qu’ils avaient déjà abordés ensemble : son enfance, son expérience de professeur, d’archevêque de Munich, de Préfet etc. En lisant les pages avec une concentration active, nous nous attendions à plus, mais trop de questions sont restées dans l’anecdotique. C’est dommage pour un homme de l’envergure intellectuelle de Ratzinger de se voir soumis à des questions aussi peu dignes de lui et des postes qu’il a occupés.

Ceci étant dit, certains propos méritent d’être cités. A la question posée sur la volonté de Benoit XVI de restaurer certaines traditions, comme le port de la mosette ou la communion directement sur la langue, qui furent vues par certains comme « un retour des rites liturgiques du passé », voici sa réponse : « Je me réjouis de la réforme conciliaire dans les domaines où elle a été adoptée sincèrement et correctement, sans être dénaturée. Cependant, on a aussi assisté à beaucoup d’extravagances et de destructions auxquelles il fallait mettre fin. » Malheureusement ces extravagances ne prirent pas fin avec son pontificat, mais c’est déjà beaucoup de reconnaître qu’elles existent. Au sujet de la Sainte Messe, nous avons trouvé une pensée qui mérite d’être citée : « Il ne faut pas croire qu’il existe désormais une autre messe. Ce sont deux manières de l’interpréter rituellement, qui s’inscrivent cependant dans un unique rite fondamental. J’ai toujours dit, et continue à dire, qu’il était important de ne pas interdire brutalement et intégralement la dimension la plus sacrée de l’Eglise autrefois pour les hommes. Une société qui interdit ce qu’elle a longtemps considéré comme son noyau même, c’est impossible. Je n’ai donc pas répondu à des motifs tactiques ni Dieu sait quoi, j’ai cherché la réconciliation interne de l’Eglise avec elle-même. » Si les Evêques de France pouvaient entendre cette réalité et comprendre qu’ils ne peuvent couper les racines de l’Eglise sans tarir la sève de la continuité et donc de l’espérance, nous gagnerions du temps.

Joseph Ratzinger rappelle la manière dont il voulait incarner le rôle du Pape : « J’ai surtout cherché à être un berger ». Pourtant quand le troupeau est dispersé, il faut savoir taper du point sur la table afin de ramener les brebis égarées. A ce sujet, nous avons été fort surpris de lire l’échange suivant qui commence par une interrogation du journaliste : 

« On s’imagine que le Pape a les pleins pouvoirs, qu’il peut faire preuve d’autorité. »

« Non. »

« Ce n’est pas possible. »

« Non, ça ne l’est pas. »

Aveu de faiblesse ? Conscience du désordre inouï qui règne dans l’Eglise et volonté de ne pas amplifier les problèmes ? Nouveau monde du gouvernement ? Nul ne le sait avec exactitude, mais il est étonnant, pour ne pas dire plus, de constater qu’un homme revêtu de la plus haute autorité et juridiction sur les hommes, n’en fasse pas usage. Toutefois laissons-le parler pour mieux comprendre son attitude : « Ma faiblesse réside peut-être dans le manque de volonté de gouverner et de prendre des décisions » et il poursuit : « Le gouvernement pratique n’est pas mon point fort, ce qui est certainement une faiblesse. Mais je ne le vois pas comme un échec. Pendant huit ans, j’ai fait ma part de service. » De même, à la question posée sur les théologiens que le Pape émérite apprécie le plus, les deux noms cités en étonneront plus d’un. Lui qui évoque la réconciliation avec tout le passé de l’Eglise et l’importance de ne pas se couper avec la tradition, cite deux personnes qui par leur position ont exprimé tout le contraire, à savoir : Lubac et Balthasar. Joseph Ratzinger n’esquive aucun sujet et répond aux questions sur le lobby gay au Vatican : « Effectivement, on m’a indiqué un groupe que, dans l’intervalle, nous avons dissous », et il précise « Un petit groupe de quatre, peut-être cinq personnes. Nous l’avons dissous. S’est-il reformé autrement ? Je ne sais pas. Cependant, le Vatican ne foisonne pas de cas similaires. »

Au fil des pages nous comprenons aisément que la charge de Pape fut très difficile à porter, pour cet homme qui se voyait avant tout comme un professeur discret et efficace. Il fut sans cesse attaqué, critiqué, mais il essaya d’accomplir du mieux qu’il put la mission qu’on lui avait confiée. Il est maintenant âgé de 89 ans, et attend sereinement la mort et sa rencontre avec Dieu : « Il faut admettre la finitude de cette vie et se mettre en chemin pour rejoindre la présence de Dieu. J’essaie de toujours penser que la fin approche. Je suis en train de me préparer à ce moment-là et, surtout, de toujours le garder à l’esprit. L’important n’est pas de se l’imaginer, mais de vivre en sachant que toute vie tend à cette rencontre. » En guise de conclusion, il est vital d’énoncer les fondamentaux. A la question posée sur comment a-t-il trouvé sa devise « Le collaborateur de la vérité », il rappelle que cette formule se trouve dans la troisième Epitre de Saint-Jean. Il insiste : « Cela fait trop longtemps qu’on met la vérité entre parenthèses, parce qu’elle paraît trop grande. Personne n’ose affirmer : nous détenons la vérité. » Merci pour ce rappel salutaire…

Franck ABED

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