« Les Éditions du Drapeau Blanc avec Philippe de Lacvivier » par Franck Abed

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Franck ABED : Bonjour. Pourriez-vous présenter les Éditions du Drapeau Blanc à ceux qui ne les connaissent pas encore et à ceux qui croient les connaître ?

Philippe de LACVIVIER : Eh bien, les Éditions Le Drapeau blanc sont une petite maison d’édition associative et familiale. Sans moyens énormes ni grandes ambitions commerciales ou économiques, nous pourrions nous considérer comme étant à la marge ou dans les « périphéries » de la grande édition. Créée en janvier 2016 en plein cœur de la belle et prospère province de Gascogne, cette maison d’édition entend assumer sans détour son identité catholique, mais aussi royaliste, comme le suggère sa dénomination même… Le but d’origine est de faire connaître en France des livres qui nous semblent mériter des égards, sans nous laisser entraîner par des logiques de rentabilité qui nous conduiraient à une véritable inflation et surenchère éditoriale, à l’image de la plupart des éditeurs d’aujourd’hui. Comme les associés des Éditions Le Drapeau blanc vivent de tout autre chose que du livre, cela nous permet de nous limiter… à quatre modestes nouveautés maximum par an, accordant toute l’attention nécessaire à chacune d’elles.

Franck ABED : Quels sont les critères que vous retenez pour éditer vos livres?

Philippe de LACVIVIER : En soi, il n’y a aucun critère de sélection qui soit comme gravé dans le marbre. Si nous essayons d’être à notre humble échelle au service du trône et de l’autel, cette bonne œuvre peut se réaliser par bien des moyens. Il est cependant évident que nous ne consentirons pas à publier des livres aux contenus douteux, erronés ou indécents. En prenant en compte les domaines d’intérêts de nos associés, certains thèmes sont de facto privilégiés, comme l’histoire (de l’Église principalement), la théologie ou la science économique et politique. Du moment où un ouvrage présente des idées pertinentes, justes et méritant d’être connues, il est pour nous !

Franck ABED : Est-ce un hasard ou cela repose-t-il sur une vraie tendance de fond, que les deux premiers livres édités par votre maison d’édition soient étrangers ?

Philippe de LACVIVIER : Pour la petite histoire, la création des Éditions Le Drapeau blanc est due à un hasard (le nom profane de la Providence) et a été plus d’une fois ajournée. Ce qui a précipité les choses, c’est le premier ouvrage que nous avons publié : Le Vicaire du Christ. Peut-on réformer la papauté ? du professeur Roberto de Mattei, d’une actualité vivement criante lorsque l’on prend connaissance de certains propos du pape François et de quelques théologiens novateurs. Cet ouvrage d’une clarté remarquable, que vous avez su apprécier à sa juste valeur il y a peu, a d’abord été proposé à un éditeur catholique bien établi, qui n’a donné aucune suite (tout en ayant d’assez bonnes relations avec l’auteur) à la proposition, plus par négligence que pour autre chose… C’est bien dommage… De même, ayant eu l’occasion de lire le manuscrit d’un excellent roman français contemporain, que nous publierons si Dieu veut en 2017, je sais aussi que beaucoup d’éditeurs catholiques ne font plus du tout ou très rarement du roman. Là-dessus, ne souhaitant pas frapper à toutes les portes qui n’auraient pas mieux réagi d’autant plus que nous ne les connaissions pas, c’était l’occasion de se lancer en famille : une forme d’apostolat des laïcs qui doit être encouragée. Puis, en effet, notre second livre – La Grande Fiction. L’État, cet imposteur du professeur Hans-Hermann Hoppe – a été écrit en langue anglaise par un économiste américain de l’école autrichienne né en Allemagne et vivant à Constantinople… Ses idées remarquablement logiques, claires, cohérentes et imparables sur le principe nous ont été relayées par Le Lien légitimiste de Gérard de Villèle, que vous avez interrogé cet été et auquel nous adressons tous nos remerciements pour cette véritable trouvaille qui, si nous n’étions pas dans un pays gangréné et vérolé, devrait être au centre de tous les débats des élections présidentielles de 2017… Non, pour en revenir à notre sujet, il se trouve que nous comptons parmi nos associés des traducteurs professionnels maîtrisant, à eux tous, l’allemand, l’anglais, le japonais, l’espagnol et l’italien. Nous sommes donc bien placés pour prendre connaissance des nouveautés intéressantes à l’étranger. Ce qui nous limite, et énormément, c’est en réalité nos humbles moyens (humains et temporels d’abord) : nous avons repéré à l’étranger près de dix titres méritant d’être traduits, dont certains pourraient faire l’effet d’une bombe nucléaire en Occident – et ce n’est pas peu dire, car il y aurait un livre choc écrit par un prince du sang japonais, petit-fils de l’empereur Meiji, sur les crimes de guerre américains et la responsabilité des États-Unis dans le déclenchement et l’atroce fin de la Seconde Guerre mondiale (rappelons que la bombe sur Nagasaki a été lancée totalement gratuitement par l’aviation américaine, se précipitant à cause de l’entrée en guerre de l’URSS, le gouvernement japonais ayant alors abdiqué, sous conditions semble-t-il, par peur d’une invasion communiste terrestre, avant d’avoir connaissance de cette deuxième folle attaque). Nous sommes loin des simplifications atlantistes enseignées pour le brevet des collèges…

Franck ABED : La traduction est un exercice difficile. Un traducteur peut-il restituer toutes les subtilités du texte original ? La traduction altère-t-elle forcément la valeur intrinsèque d’un écrit ?

Philippe de LACVIVIER : « Traduttore, traditore ». La traduction n’est pas un exercice anodin ; et c’est une pratique qui se perd de plus en plus. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est plus important de connaître la langue de destination que celle de départ : si vous avez de l’allemand sous les yeux et que vous lisez sans mal du français à travers, alors vous êtes un traducteur né. Quand Gérard de Nerval traduisait Goethe (ce dernier a reconnu que la traduction était supérieure à l’original !), on aurait pu trouver dans le royaume cent mille germanophiles bien plus qualifiés. Pareil pour Baudelaire vis-à-vis de Poe, ou Turgot et Diderot derrière Macpherson. Et ne parlons pas de Lamennais s’attaquant à Dante, dans une traduction en prose extrêmement libre (tout en restant très fidèle au sens), mais réussie (ce même Félicité à qui nous devons la version de L’Imitation de Jésus-Christ qui repose sur toutes nos tables de chevet !). Il est de plus en plus courant, chez les éditeurs, de commander des traductions puis de les faire « réécrire » (rewriting), car elles seraient trop littérales, presque illisibles. On oppose de plus en plus « traduction » à « adaptation », y compris pour ce qui est des tarifs : c’est très révélateur. Dans tous les cas, il est important que le traducteur entre dans l’esprit de l’auteur : c’est la clef de l’exercice. On peut par exemple tomber sur un texte italien dont la syntaxe est identique à celle du français, mais aussi sur un autre, dont l’auteur aurait une langue florentine très classique, pour lequel le traducteur devrait faire infiniment plus d’efforts afin de rendre le texte dans toute sa saveur… Selon l’auteur, le traducteur, l’œuvre et le moment, la traduction peut être tantôt égale, tantôt inférieure, tantôt supérieure au texte original. Mais, en ce qui concerne notre ligne éditoriale, assez peu littéraire pour ce qui est des œuvres étrangères, l’essentiel est que les idées soient sauves et gardées pures. Après, il y a sans doute des intraduisibles : Il Principe de Machiavel m’avait fait cette impression. J’ai toujours été stupéfait par la manière dont le fond épousait la forme, et la forme le fond. La cruauté et le cynisme perçaient jusque dans le style d’écriture… ! Mais ce n’est certainement pas un bouquin que nous éditerions ! J’aurais beaucoup de réticence à publier en langue française Loss and Gain de Newman, ou du Pétrarque… Côté Bible, il y a aussi la difficulté des traductions françaises des Psaumes (même Genoude n’est pas satisfaisant… !).

Franck ABED : De votre point de vue, comment se porte le livre en France ?

Philippe de LACVIVIER : On parle souvent en France du livre comme s’il était en voie de disparition. Pourtant, si l’on en croit les données économiques, bien que stagnant quelque peu, le marché de livre augmente légèrement chaque année, et cette tendance n’a pas été démentie par la crise financière. Mais la réalité est qu’un certain nombre de libraires, en ville notamment, souffrent de plus en plus. La cause en est moins le déclin du livre que la trop importante charge fiscale pesant sur les commerces en général – sachant que l’activité libraire est peut-être en centre-ville moins lucrative que la vente de vêtements fabriqués en Chine… C’est aussi l’échec du « prix unique de livre », dont on feint de se rendre compte un quart de siècle après : les grandes enseignes (comme la FNAC, puis Amazon maintenant) ont des marges plus importantes en pratiquant les prix imposés, mais elles n’ont pas perdu de clients. Ce qui est plus inquiétant, et qui pourrait à la longue mettre en péril le livre, c’est la disparition progressive de la lecture, conséquence ultime de la décérébration menée par l’Éducation nationale, du délitement des familles et des divertissements modernes que Pascal aurait fustigés. Beaucoup de livres sont achetés, mais ne sont pas lus, et c’est encore plus frappant quand on entre dans la période de Noël (qui commence en octobre…) et dès que l’on évolue dans le domaine de la littérature jeunesse (et, là, les parents laissent souvent passer n’importe quoi). Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans certains médias un plagiat des quatrièmes de couverture : un journaliste fait parfois l’éloge d’un ouvrage en laissant entendre que ce dernier soutient des thèses absolument inverses à celles qu’il tient dans les faits… Alors la critique ne fait plus son boulot ! Il y a aussi un gros point noir : le roman. Il n’existe presque plus, et ne suscite pas beaucoup d’intérêt. La consommation livresque se contente de surfer sur les vagues médiatiques et sur les derniers thèmes politiques…

Franck ABED : Internet contribue-t-il à la diffusion des livres ? Au contraire l’offre pléthorique proposée par le net ne tue-t-elle pas l’industrie du livre ?

Philippe de LACVIVIER : L’offre pléthorique de livres ne concerne pas que l’Internet. On la subit de plein fouet à la FNAC et dans la moindre petite librairie. Le libraire ne connaît que rarement le vingtième de son fonds (et encore, seulement s’il a quelques classiques de poche pour fournir une école…) et se donne quelques jours ou semaines pour vendre chaque nouveauté, retournant le tout au distributeur en cas de non-vente. Mais ce n’est pas de sa faute ! Ainsi, les livres de qualité ne sont mis en avant ni par la critique, ni par les libraires. Seuls ceux qui font l’objet d’une publicité acharnée avec de gros moyens occupent l’affiche un moment et retiennent l’intérêt. Quand c’est du Philippe de Villiers, on peut s’en réjouir (quoique les grands médias l’aient sans doute boudé…) ; mais quand c’est du porno sous couvert de nuances de gris… La France est tombée bien bas. Il y a donc plus de nouveautés, chacune étant tirée en moyenne en un moins grand nombre d’exemplaires. Pour vendre et exister, les éditeurs sont en effet obligés de multiplier les nouveautés. Et c’est bien dommage : le tout devient insipide, la roue tourne et on s’en fout. La rentabilité des livres, si l’on suit le cursus normal, est mathématiquement assurée d’elle-même, quelle que soit la valeur intrinsèque de chaque œuvre (et on peut même vous refourguer des « contes de Noël » qui n’ont pas une seule fois quelque chose à voir avec Noël ou, même, l’Épiphanie…). Les sujets d’actualité l’emportent, et disparaissent aussi vite qu’ils ont jailli ; mais cela suffit à laisser dans l’ombre les ouvrages immortels. Finalement, Internet est plutôt une bonne chose : certains blogues pallient (toutes proportions gardées) les carences des journaux conventionnels du côté de la critique (savoir si les articles sont lus, c’est une autre question) ; et le Net est le vecteur du livre numérique, lequel représente 20 % du marché nord-américain, contre 1 à 2 % en France métropolitaine. Des études montrent que l’on retient moins de choses sur liseuse que devant du vrai papier, mais c’est tout de même un moyen de se constituer une bibliothèque de voyage à moindres coûts. Pour le prix d’un livre physique, vous pouvez en acheter trois numériques. Car, le problème, c’est aussi le prix : une nouveauté au format « broché », c’est comme un grand bordeaux acheté en primeur ! La plupart des éditeurs doivent supporter toutes les confiscations qui pèsent sur le travail et les transactions… Et ça, ça tue toute industrie, pas seulement celle du livre.

Franck ABED : Quels sont les cinq principaux livres que vous recommanderiez pour une bonne formation intellectuelle ?

Philippe de LACVIVIER : C’est une question très difficile, car il faudrait se limiter à cinq ouvrages, et ce pour différents types de disciplines (histoire, philosophie, théologie…). Je vais donc devoir l’esquiver un peu… mais pour mieux y répondre. En fait, votre interrogation est extrêmement intéressante et pertinente, d’autant plus que vous parliez tout à l’heure d’« offre pléthorique », de situation économique tendue et d’« industrie du livre ». Les nouveautés se chassent les unes les autres, et les best-sellers tiennent quelques années au mieux. Face à cela, parler de « livres » « pour une bonne formation intellectuelle », c’est sous-entendre qu’en ne gardant que quelques vieux fondamentaux et en faisant abstraction de tout ce qui sort, on peut se former convenablement. Et c’est tout à fait vrai pour ce qui relève de l’essentiel : connaître la nature humaine, la fin de l’homme, les données de la foi, etc. Cela n’empêche pas que des nouveautés puissent être importantes pour l’histoire des idées et, sans prétention, La Grande Fiction de Hoppe (qui mériterait d’être complétée à la française) devrait pouvoir aider la pensée française à redevenir véritablement classique en se ré-formant après élimination de tous les résidus révolutionnaires, libéraux (un terme délicat, car beaucoup l’appliqueraient sans appel et sans réflexion à ce penseur), socialistes, etc. L’Internet étant appelé à être contrôlé et verrouillé par les pouvoirs politiques, il sera de plus en plus nécessaire d’avoir une bibliothèque familiale grâce à laquelle les pères de famille pourront transmettre ce qu’ils ont reçu. Et ce serait dommage de se contenter de cinq ouvrages. Surtout qu’en fonction de l’âge, du lieu de vie, des circonstances, etc., les lectures urgentes ne seront pas les mêmes : s’il n’y avait pas de musulmans en Europe, les études du père Henri Lammens pourraient rester sur une étagère poussiéreuse ; mais les faits étant ce qu’ils sont, les pages de l’abbé Pagès ou de madame Urvoy prennent une actualité criante. À titre personnel, j’ai été très marqué, pendant mes études, par la découverte des Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre ou encore la lecture du Pour qu’il règne de Jean Ousset (la Cité catholique). Mais je dois en oublier tant d’autres… Comme René Bazin pour la fibre littéraire… Je terminerai sur une dernière réflexion : les sociétés, mentalités et économies n’ont jamais été aussi mondialisées et globalisées, mais leurs éléments n’ont jamais été aussi ignorants ! Il me semble important de très tôt lire dans plusieurs langues, gardant un contact littéraire et scripturaire avec les langues étrangères, comme le conseillait monseigneur Jean-Joseph Gaume – bref, tout le contraire d’aujourd’hui où l’on ne se concentre plus que sur l’« oral » pour faire du commerce. Je crois qu’avant l’émergence de la réinformation (encore défaillante il faut l’avouer) c’est un bon moyen de penser en dehors des clous proposés par les débats politiques et les médias français, tout en étant une voie pour comprendre et vivre la catholicité et la chrétienté (enfin, ce qu’il en reste…).

Propos recueillis le 14 novembre 2016

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