Entretien avec Gérard de Villele – par Franck Abed

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Franck ABED : Bonjour. Selon vous quel fut l’événement le plus marquant de l’année 2016 ?

Gérard de VILLELE : Le temps qu’il a fait toute cette année, non pas à cause du réchauffement climatique un peu périmé au profit du changement climatique, bientôt caduc à mon sens, mais simplement parce que les intempéries sont survenues à contretemps. Pas assez d’eau, petite froidure, trop d’eau, puis absence d’eau empêchant la pousse correcte des végétaux ou leur fructification. Avec pour conséquences, une baisse sensible de production, des prix plus chers à la vente, de gros soucis pour beaucoup d’exploitants… Pour moi, l’impossibilité de mener à terme mes haricots verts, carottes, navets, radis etc. ou d’obtenir par rapport aux autres années une autosuffisance de pommes de terre, par exemple. Sauf pour les tomates, mais pour tout il y a eu un décalage de plus d’un mois… C’est l’événement le plus marquant pour moi et autour de nous, cette année… Bon, en politique… en France, quasi rien : les évictions de Juppé et Sarkozy au profit d’un autre cheval de retour, Fillon ; la manœuvre de Hollande ; trois fois rien ; si, peut-être une confirmation : le catholicisme et le royalisme sont à nu sur le plan politique, ils n’existent plus : Jean-Frédéric Poisson a dû malheureusement s’en rendre compte ; ailleurs le Brexit, Trump, pas de rapprochement possible à l’Est avec l’Autriche, les conséquences imprévisibles de l’échec du référendum en Italie qu’il faudrait anticiper… Mais en France, avec qui ? Peut-on voir le fond du trou quand on creuse horizontalement ou le bout du tunnel comme disait Barre avant 1981… ? En attendant, il fait un peu plus froid… C’est bien. Cela va tuer la vermine.

Franck ABED : En lisant le livre de Jean-François Chiappe consacré au Comte de Chambord, je suis tombé sur ce passage : « Quelques esprits curieux insinuaient que les Bourbons d’Espagne, descendants de Philippe V, avaient plus ou moins vu réserver leurs droits par la Constituante, et pourraient régner après le Duc d’Angoulême. C’est faire fi des renonciations d’Utrecht et de la pérégrinité. C’était oublier que le même Philippe V avait mené, dans sa folie, une guerre contre nous, sous prétexte d’arracher l’enfant Louis XV au Régent. Quoiqu’il en soit, il ne s’agissait que de propos tenus par une poignée d’honnêtes érudits hors de prise avec la réalité ». Qu’en pensez-vous ?

Gérard de VILLELE : Curieux paragraphe… S’il est vrai que la Constituante a évoqué la succession royale et réaffirmé la position première des descendants de Philippe V, que vient faire ici le duc d’Angoulême (1775-1844) alors que, à cette époque, Louis XVI a encore un fils (le futur et légendaire Louis XVII) ? Puis ce « c’est faire fi des renonciations d’Utrecht et de la pérégrinité » ! Base de l’argumentation des blancs d’Eu contre les Blancs d’Espagne issus de Philippe V… pour asseoir leur éventuelle reconnaissance de successeurs des rois de France dès la mort de Chambord. Et puis encore, en quelques mots, une phrase alambiquée et historiquement fausse : ce n’est pas Philippe V qui déclara, « dans sa folie », la guerre à la France, en 1719, mais le Régent, Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV et oncle de Philippe V, et son âme damnée, le cardinal Dubois, qui s’étaient empressés de s’allier avec l’Angleterre et les Pays-Bas (Triple-Alliance, 1717). Et il ne s’agissait pas d’arracher Louis XV au Régent, mais de revendiquer sa succession (des deux côtés), s’il venait à mourir, au profit du Régent, ou au profit de l’aîné des fils de Philippe V, le deuxième devenant roi d’Espagne. Principal souci du traité d’Utrecht qui voulait que jamais les couronnes de France et d’Espagne ne soient réunies sur la même tête… Et puis encore « la folie » de Philippe V… Neurasthénique, hypocondriaque sans aucun doute ; par crises, mais fou… Quelle interprétation de la réalité… Chiappe écrit bien, dans un excellent français qui me fait ouvrir et lire quelques pages d’un de ses ouvrages de temps à autres, mais il était trop partisan et peu au fait de l’historiographie. Cela gâte mon plaisir…

Franck ABED : Merci de votre réponse. Cependant comment expliquez-vous cette phrase qu’aurait prononcée le Comte de Chambord : « Que le Comte de Paris ait ou n’ait pas reconnu auparavant le droit dans ma personne, moi mort, il est l’héritier du droit et, sachez-le, la légitimité l’enserrera et il sera aussi légitime et aussi légitimiste que moi. » ?

Gérard de VILLELE : il me semble que les deux livres sur Chambord que j’ai lus et que je possède, celui de Daniel de Montplaisir (Le Comte de Chambord, 2008) et celui d’Alain Jossinet (Henri V, 1983) contredisent cette phrase sans doute apocryphe d’Henri V… Et qui arrange bien la démonstration de Chiappe…

Franck ABED : Les primaires de la droite et du centre ont démontré l’incapacité des catholiques à peser sur le jeu démocratique, à s’organiser et à être efficaces. En choisissant le candidat Poisson qui n’avait aucune chance de gagner, tout le monde a pu constater que le vote catholique ne représentait rien. Comprenez-vous cette faculté chronique des catholiques à faire les mauvais choix ?

Gérard de VILLELE : Oh, ce ne sont pas des mauvais choix, c’est juste que les catholiques ne sont pas aussi nombreux qu’on le croit. Il y avait avant 1914 encore près de 90 % de catholiques pratiquants la même messe ; après Vatican II, les divisions, chères à Staline, se sont réduites à des sections ou des escouades. Il n’y a plus que 4 % de pratiquants en France (et encore sont pris en compte ceux qui vont quelquefois à la messe… n’importe laquelle…). Il y a des catholiques ou qui se revendiquent comme tels par imprégnation culturelle ; mais sont-ce encore des catholiques ? C’est comme les royalistes, les catholiques ne sont plus une force politique, s’ils l’ont jamais été. Et les uns comme les autres sont plus que divisés, voire presque opposés les uns aux autres…

Franck ABED : Le peuple américain s’est donné un nouveau président en la personne de Donal Trump. Que vous inspire cette élection ? Est-ce que cela peut influencer le cours des choses en vue de la présidentielle de 2017 ?

Gérard de VILLELE: Pour moi, il s’agit d’une réaction populaire comme pour la sortie de l’Europe du Royaume-Uni. Cela a l’air d’une tendance à la mode qui contrarie la pertinence des sondages et les mensonges des médias. On a vu une suite en en Italie début décembre, mais pas en Autriche… Est-ce une tendance superficielle, ou, au contraire, une évolution profonde ? Je ne sais. Mais croire que l’élection de Donald Trump aura une influence sur la présidentielle française me semble illusoire. Marine Le Pen n’a rien en commun avec le président américain, ni avec Vladimir Poutine d’ailleurs. Quant à Fillon…

Franck ABED : En 2016 le royalisme intellectuel et politique (toutes tendances confondues) a brillé par son incapacité à se faire entendre et à peser sur les débats de notre temps. Avec la présidentielle de 2017 les royalistes ont-ils une chance de faire entendre leurs voix ou resteront-ils dans la marginalité ?

Gérard de VILLELE : Sans aucun doute, ils resteront marginaux. Car tout dépend de l’obtention des signatures pour participer à l’élection. Si le candidat royaliste les obtient d’une manière ou d’une autre, c’est-à-dire par un coup de pouce d’une structure non politique et non partisane ou la décision tactique d’un parti pour nuire à un autre, je pense que sa présence risque d’être quand même quelque peu anecdotique. En 1974, Bertrand Renouvin avait réussi à attirer 0,14 % des électeurs (43722 suffrages), trois ou quatre fois moins que Le Pen qui lui n’avait pourtant que 0,75 % (190 921 suffrages). Pourquoi en serait-il autrement ?

Franck ABED : Etant donné que le royalisme politique ne représente pas grand chose, comprenez-vous que les royalistes voulant agir pour leurs idées et la France décident de rejoindre Les Républicains ou le Front national ?

Gérard de VILLELE : Si vous voulez dire s’ils décident de voter pour l’un ou l’autre de ces partis, ou d’y adhérer, je ne comprends plus que cela puisse être. C’est assez idiot. Pour dire le vrai, j’ai mis quelques années à comprendre. Quatre mois au RPR (je crois n’avoir jamais réglé ma cotisation) pour profiter de la possibilité d’entrer au conseil municipal de Jean Royer si le parti me désignait (avec d’autres) : j’ai levé la main, donné mon nom et mon adresse. Nous étions trois royalistes dans ce cas. Royer m’a donné un rendez-vous que j’ai fait reporter et je me suis disputé avec lui lorsque nous nous sommes rencontrés… Quelle légèreté politique pour un parti au pouvoir ! Un ami royaliste a pu figurer comme conseiller, mais mouche du coche ou poil à gratter, il fut éjecté après ce mandat… En 1989, le Front est venu me chercher, pour les municipales à Tours. Troisième de la liste, je n’ai pas été élu. Mais fortement invité à prendre quelques responsabilités nationales et départementales dans le mouvement. Il y avait à l’époque 20 à 25 % de monarchistes au Front parmi les cadres ; ils sont d’ailleurs tous partis ou presque après 1998… Tout cela pour dire que mon expérience m’a montré de l’intérieur l’inutilité d’entrer en politique républicaine pour faire triompher l’idée royale. Pourquoi voter pour des gens qui sont aux antipodes de vos principes ? Pourquoi voter pour rien ? C’est soit posséder un orgueil démesuré qui vous souffle que vous pourrez changer la donne de l’intérieur, soit ne pas être cohérent avec ses idées. Que vaut-il mieux ? Aller confesser son orgueil répétitif ou être cohérent ?

Propos recueillis le 6 décembre 2016

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