« La grande fiction – Hans-Hermann Hoppe » par Franck Abed

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La grande fiction par Hans-Hermann Hoppe

Après un premier livre très prometteur (1), les Editions du Drapeau Blanc nous gratifient d’un deuxième ouvrage d’une qualité comparable et donc remarquable. Le sous-titre l’Etat, cet imposteur est quelque peu trompeur car le Professeur Hoppe ne se limite pas à ce seul thème. Pour notre plus grand plaisir, il traite à la fois de l’immigration, de la propriété privée, de la monnaie, du rôle des intellectuels, de la démocratie, de la monarchie, de la guerre… Ce deuxième opus est préfacé par le Professeur Guido Hüslmann. Ce dernier retrace en quelques pages le parcours et les motivations de l’auteur. Ainsi, nous apprenons que Hoppe a commencé son chemin intellectuel au sein de l’Ecole de Francfort et qu’il soutint même une thèse de philosophie sous la direction de Jürgen Habermas (2). Par la suite, la découverte des travaux de Ludwing von Mises le marquent profondément et provoquent en lui des réflexions passionnantes. Il devient rapidement un continuateur de l’œuvre de Murray Newton Rothbard, lui-même disciple de Mises. Après avoir évoqué les grandes tendances intellectuelles de Hoppe, Hüslmann définit les vrais fondements de l’Université : « La véritable Université est une recherche libre et passionnée de la vérité par un collège de chercheurs confirmés et novices, une recherche qui se fait notamment par le dépassement des limites. L’universitaire idéal est celui qui sait faire une synthèse interdisciplinaire et multidisciplinaire sur les grandes questions de son temps. » Guido Hüslmann poursuit en précisant que, ordinairement le chercheur « a le courage de ses convictions ». Il rappelle une vérité élémentaire qui établit le fondement de la recherche intellectuelle : « inspirer aux jeunes générations l’amour de la vérité et la joie de la recherche. » Dès son introduction, Hoppe confirme les critiques énoncées à l’endroit de l’Université moderne : « D’une manière générale, aujourd’hui, au sein du monde universitaire, les travaux interdisciplinaires et transdisciplinaires sont dépréciés et déconseillés. Ne pas obtempérer peut entraver ou détruire votre carrière professionnelle. » Ce n’est pas tout ! Aujourd’hui, en plus de déconsidérer la transversalité des connaissances et des savoirs, l’Université saucissonne les domaines de compétences comme le constate à regret Hoppe : « On n’est plus un philosophe ou un économiste tout court, mais seulement un philosophe des sciences, ou des mathématiques, ou de la logique, du langage, des religions, de l’art et de l’esthétique… »

Partant de ces constats, Hoppe dénonce les intellectuels stipendiés par l’Etat, qui soutiennent et énoncent des mensonges entretenant la soumission des masses et des plus faibles. Un des piliers de la démocratie moderne reste l’égalitarisme forcené imposé par les dominants, que Hoppe rejette naturellement : « Les intellectuels savent bien entendu qu’un tel égalitarisme est une imposture. Pourtant, colporter des balivernes – du genre : n’importe qui peut devenir Einstein en puissance, à condition qu’il reçoive l’éducation adéquate – flatte les masses et justifie une demande presque illimitée en services intellectuels. » De fait les « intellectuels » officiels portent une énorme part de responsabilité dans la déchéance que nous vivons depuis des lustres. En effet, Hoppe énonce une réalité que beaucoup se plaisent à oublier : « La plus grande réussite des intellectuels inféodés à l’Etat est d’avoir cultivé la paresse (ou l’impuissance) intellectuelle des masses et de ne leur avoir jamais donné les moyens de tenir des raisonnements sérieux. » (3) Loin de se contenter d’une critique de l’Etat moderne omnipotent et finalement incompétent, Hoppe définit clairement le rôle de ce dernier qui ne doit pas, selon lui, éduquer le peuple et le flatter. Voici la définition proposée par Hoppe : « Un Etat est une institution disposant du monopole de prise ultime de décision et d’arbitrage des conflits sur un territoire donné (…). Il détermine unilatéralement la contribution que les justiciables doivent verser à l’Etat pour ses services de fournisseur monopolistique du droit et de l’ordre. » Un Etat peut donc légiférer, juger et taxer. Il poursuit sa réflexion sur l’organisation de la société et démonte le mensonge universel du communisme de la manière suivante : « La propriété privée est plus productive. Ce qui est détenu en commun par la multitude fait l’objet d’autant moins de soin. Les hommes font très attention à ce qui leur appartient. » Il précise son argumentation de la manière suivante : « En outre, la propriété privée a existé partout et toujours, alors qu’aucune utopie communiste n’a jamais agi spontanément, où que ce soit. Enfin la propriété privée favorise les vertus de charité et de générosité. Elle permet à son détenteur d’agir ainsi à l’égard de ses amis qui se trouveraient dans le besoin. » Dans sa volonté de proposer des critiques radicales à l’endroit de la société démocratique et moderniste, Hoppe rappelle que les sociétés d’antan, du passé, à savoir les royautés et toutes les formes de monarchies n’agissaient pas en dépit du bon sens, notamment en ce qui concernait le prélèvement des impôts. Ces rappels fiscalistes nous démontrent à quel point nous subissons les dérives d’un Etat spoliateur et destructeur de richesses. En effet, comme le dit Hoppe à juste titre : « Les seigneurs et les rois des temps féodaux ne pouvaient taxer qu’avec le consentement des assujettis, et sur ses propres terres, tout homme libre était une sorte de souverain – puisqu’il était l’ultime décideur – à l’instar du roi féodal dans son domaine. Sans consentement, toute taxation était considérée comme de la séquestration, c’est-à-dire comme une expropriation illicite. Le roi était soumis et subordonné au droit. » Loin de partager la vision officielle de l’histoire au sujet de l’Ancien Régime, Hoppe distille des vérités qui en étonneront plus d’un : « En réalité, ces siècles étaient grevés par d’innombrables imperfections, notamment l’existence de l’institution du servage, bien que la pression fiscale pesant sur les serfs d’alors fût ridicule par rapport à celle qui étouffe de nos jours des esclaves modernes surimposés… »

Concrètement, Hoppe se livre à un véritable réquisitoire contre les idées erronées au sujet du rôle de l’Etat. Il dénonce en conséquence les mensonges philosophiques de la démocratie, critique les propagateurs de l’universalisme et les négateurs des frontières. Avec une réelle pédagogie reposant sur une érudition transdisciplinaire à laquelle il tient, et une plume alerte, Hoppe parvient sans peine à transmettre ses idées qui sont, pour la plupart, l’expression du bon sens. L’usage d’exemples simples, mais tellement parlants, constitue l’une de ses nombreuses forces pour la qualité de ses démonstrations. Ce livre est à mettre entre toutes les mains pour une saine formation intellectuelle, tant par la diversité des thèmes abordés que par la richesse des savoirs enseignés. Pour autant, le combat est malheureusement loin d’être gagné. En effet, de nos jours presque tous nos concitoyens ne jurent que par l’Etat, cette grande fiction. Il sera difficile de sortir de l’étatisme, surtout en France pays jacobin par excellence. Ainsi Hoppe conclut par l’interrogation suivante : « Il est en revanche plus difficile de comprendre comment les dominés ont pu laisser l’Etat moderne se mettre en place, à leur dépens. » Rien n’est perdu, car impossible n’est pas français.

Franck ABED

(1) Le vicaire du Christ par Roberto de Mattei, chronique littéraire de FA

(2) De cet auteur, nous conseillons : L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1962).

(3) En lisant cette citation, nous pensons immanquablement à l’inénarrable Bernard Henri Lévy.

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