Heidegger/management – 2 (Baptiste Rappin) par Franck Abed

rappin

J’avais interrogé Baptiste RAPPIN à l’occasion de la sortie de son dernier livre intitulé Heidegger et la question du management, pour savoir, entre autres, si le management pouvait être assimilé à de l’esclavage et si les réseaux sociaux ne devenaient pas la fameuse « cage de fer » wébérienne. Après lu son ouvrage passionnant et dense intellectuellement parlant, je voulais creuser certaines thématiques abordées dans son livre…

Franck ABED : En page 36 de votre ouvrage nous lisons « Romain Laufer ne saurait, à ce titre, écrire plus juste : « le marketing est la forme moderne (bureaucratique) de la sophistique ». L’auteur part d’un constat : l’émergence de la sophistique est liée à la crise d’un système de légitimité. » D’une manière générale les systèmes ne souffrent-ils pas tous d’un manque de légitimité ? De plus, sans cette crise de légitimité dont parle Romain Laufer et d’autres, est-ce qu’on ne peut pas dire que l’émergence et la prégnance dans nos sociétés du marketing (bureautique) auraient été inévitables ? En effet, la modernité n’est-elle pas suffisante pour expliquer ce constat ?

Baptiste RAPPIN : Crise de la légitimité, crise de l’autorité, crise du sens, etc., tout cela renvoie effectivement, vous avez raison, à la perte de Référence qui fait suite au projet moderne de rejet de l’extériorité, que ce soit sous la forme de l’antécédence (la tradition) ou de la transcendance (Dieu). La légitimité est un montage anthropologique subtil qui se déroule dans le temps long, celui des siècles qui est l’échelle de la civilisation. Je renvoie le lecteur au travail fondamental de Pierre Legendre qui, avec brio, a montré comment l’État moderne est le fruit du droit romain et de l’Église, ce qu’il nomme le monument romano-canonique. La place du Tiers, dans la tradition occidentale, fut occupée par Dieu avant de l’être par l’État, et aujourd’hui par la Science et le Management. Mais alors que les deux premiers se posent comme transcendance relayée dans des institutions, avec toute la stabilité et les repères que cela procure à une société, les deux derniers sont immanents à eux-mêmes, n’offrant de garantie que leurs effets opératoires, et les vouant de la sorte à une course folle à la puissance. L’immanence court à la démesure. De ce point de vue, la légitimité n’est plus donnée, elle est toujours à construire : le management se définit précisément comme un ensemble de techniques destinés à créer non plus la réalité de la légitimé, mais le sentiment de la légitimité, soit auprès des clients (marketing de la marque) soit auprès des salariés (marque employeur).

Ainsi, là où le raisonnement de Romain Laufer est intéressant, c’est dans le rapprochement entre la sophistique et le management, notamment sous la forme du marketing. Tous deux se caractérisent en effet par l’importance accordée au langage, qu’il soit verbal ou non verbal, et à son efficacité : la langue n’est plus l’espace de déploiement du monde, et la Vérité cède le pas à l’Efficacité. Il y a dans la sophistique et le management un idéal de performativité dans lequel le mot lâche l’effet qu’il contient dès qu’il est prononcé. Ce que finalement le temps réel des nouvelles technologies permet aujourd’hui.

Franck ABED : En page 73 de votre livre, vous mentionnez un échange entre Spiegel et Heidegger, le premier demandant au second ce qui remplace la philosophie. La réponse tombe tel un couperet : la cybernétique. A ce titre la mise en place de l’ordinateur et de l’internet ne marquent-ils pas d’une certaine façon la mort de l’homme ? Je pose cette question car les ordinateurs et internet peuvent gérer et proposer des tonnes d’informations que le cerveau humain ne peut assimiler. Internet n’est-il pas à la fois l’apogée et la mort de la communication ? On n’a jamais autant publié et pourtant les gens lisent de moins en moins. Certains philosophes avaient dit que Dieu était mort. N’est-ce pas plutôt le contraire : Dieu est bien vivant, mais ce Dieu se nomme cybernétique (ou internet) ?

Baptiste RAPPIN : Il me vient en tête, en lisant votre question, la dernière phrase de Les mots et les Choses de Michel Foucault, qui imagine l’homme disparaître comme un visage de sable emporté par la mer. Ce devenir-sable, cet homme qui se dissout en grains avant que sa forme ne s’efface définitivement sous les flots, cela se nomme étymologiquement : la dévastation. D’où le livre posthume de Jean-François Mattéi, L’homme dévasté.

Certes l’annonce de la mort de Dieu par Nietzsche précède celle de l’homme célébrée par Foucault ; mais c’est oublier que la même époque (fin XIXe siècle, début XXe ) a également vu la destruction du ton et du paysage : en effet, l’atonalité s’impose contre toute idée de hiérarchie et d’ordonnancement des notes à une tonique, comme le cubisme remet en cause l’idée même de réalité. C’est donc la mort de l’œuvre, qui coïncide avec celle du langage chez Dada et Tzara qui refusent l’ordre de la phrase et de la ponctuation. Mort de l’œuvre, mort du langage, mort de l’homme suivent en fait la mort de Dieu comme une conséquence suit l’action de la cause : l’effondrement de la Référence (Dieu), à laquelle rien ne substitue (car d’un point de vue anthropologique, les références sont historiques), ne pouvait qu’amener avec soi la mort de toutes les figures traditionnelles : Dieu, le roi, l’homme.

Plus encore, la fin de tout cap, littéralement la décapitation, a laissé la place à des utopies : à la volonté de créer des hommes nouveaux, une société nouvelle, des formes de pouvoir nouvelles, dont on sait qu’elles firent à l’origine des totalitarismes les plus barbares. Placer la perfection en un autre monde, c’était un gage pour ne pas la réaliser dans notre monde historique duquel la négativité et la finitude ne peuvent s’éliminer. Après les formes dures d’imposition de l’homme nouveau, la cybernétique propose un modèle de programmation comportementale destiné à ôter toute pulsion d’agressivité à l’homme : à l’émasculer par l’utilisation perverse des acquis des sciences humaines, à supprimer le conflit et le pouvoir pour mettre en place un système de régulation informationnelle que l’on nomme la gouvernance.

Alors oui, on peut dire de la cybernétique qu’elle est un messianisme, et je dirais même plus, une hérésie qui hérite de la longue lignée des Joachim de Flore, Thomas Münzer, Jacob Frank, etc. Norbert Wiener ne cesse d’ailleurs de se référer au révolutionnaire Maharal de Prague. Mais le Dieu de l’information ne connaît pas l’Incarnation, et encore moins l’Immaculée Conception, ces deux éléments cardinaux du catholicisme qui le rendent si universel et si unique.

Franck ABED : D’un point de vue général et dans les grandes lignes comment expliquez-vous que la cybernétique ait pris son envol dans les sphères de civilisations suivantes : Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Asie du Sud Est ? En revanche, on ne trouve aucune entreprise d’envergue mondiale dans le domaine de l’informatique originaire du Moyen-Orient. Pourquoi ? Le monothéisme mahométan et ce qu’il recouvre n’est-il pas un début de réponse ?

Baptiste RAPPIN : La cybernétique partit certes des États-Unis, prenant naissance dans les conférences Macy, mais s’est répandue comme une traînée de poudre sur les autres continents : Europe de l’Ouest, Europe de l’Est, Amérique du Sud (notamment au Chili). On peut certainement y trouver de nombreuses explications, mais je tiens que la cybernétique, comme science de l’efficacité, réalise l’accomplissement du principe d’action inhérent au monde moderne (voir notamment René Guénon à ce sujet). Ce n’est donc pas une question de régime politique et économique, mais d’entrée dans le monde industriel puis postindustriel de la modernité. Il y a aussi là l’explication du retard des pays musulmans dans l’adoption des techniques cybernétiques.

Néanmoins, les techniques n’arrivent pas seules, elles viennent avec un imaginaire. L’Islam connaît aussi ses millénarismes et ses messianismes sécularisés qui pourraient très bien se combiner avec l’esprit de la cybernétique. Le temps nous le dira. Mais le fondamentalisme de l’Islam possède les mêmes caractéristiques que le nominalisme chrétien et le protestantisme, un même rapport au Texte et aux institutions. Partout où s’impose l’univocité logique existe un terreau favorable pour accueillir la langue du code informatique et des modèles managériaux. En revanche, le chiisme, qui entretient le même rapport analogique au monde que le catholicisme, me semble plus enclin à préserver son identité au sein de la planétarisation cybernétique.

Franck ABED : Aristote évoquait l’homme comme un animal politique. Heidegger lui parle de l’animal rationnel. Ces deux définitions s’opposent-elles ou se complètent-elles ? De même est-il possible de considérer l’être humain dans son infini comme un être rationnel ?

Baptiste RAPPIN : Aristote dans la même page de sa Politique, définit l’homme comme un animal politique et comme un animal qui possède le logos (langage/raison). C’est dire que le politique, dans le cadre de la cité antique, se joue dans la parole, échangée sur l’espace public. Le domaine privé, quant à lui, est le lieu de l’économie et de l’administration. On conçoit alors, avec Hannah Arendt, que les temps modernes qui éclipsent le politique au profit de l’économie, qui quitte le privé pour envahir tous les pans de l’existence, soient en même temps ceux de la crise du logos, qu’il soit celui d’Aristote ou celui de Saint Jean.

Heidegger, en bon logocrate, cherche à saisir le sens originel de ce que les Grecs entendaient par « logos ». S’agit-il de raison au sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire d’une raison réduite à l’utilité et au calcul ? Non, absolument pas. Le logos est la parole qui accueille le monde dans son dire, elle collecte la diversité du monde pour en montrer l’unité, comme l’on cueille des fleurs pour les offrir en bouquet. C’est pourquoi la mythologie, qui en secret travaille encore la philosophie, raconte le monde en sa naissance, en son ordre et en ses rythmes ; ce rôle, à l’heure de la mort de la philosophie, est dévolu à la poésie.

Si le logos est le propre de l’homme, c’est parce qu’il n’est pas un dieu, mais un mortel ; et pas non plus une plante ou une bête, mais l’animal conscient de sa finitude. Cela le situe dans l’échelle de l’être, qui compte plusieurs degrés, et lui assigne sa place : transgresser cet ordre scalaire du monde, c’est s’exposer à la colère de Némésis ou au courroux divin.

Franck ABED : En page 158 de votre ouvrage nous lisons : « En France, la création en 1939 du CNRS correspond précisément à ce projet de mainmise sur l’étant : la performance des scientifiques, désormais évaluée par des dépôts de brevet ainsi que par la publication d’articles dans des revues classées, témoigne du caractère essentiellement techno-scientifique de l’institution, qui procure bien plus de satisfaction aux lobbies militaro-industriels qu’aux amateurs de la pensée. » Comment expliquez-vous cet état de fait ? Est-ce dû à la mainmise de la pensée de gauche dans notre pays depuis 1793 ? La sphère intellectuelle française pourra-t-elle s’affranchir de la tutelle économique des multinationales ?

Baptiste RAPPIN : Le CNRS est la version française de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la Recherche. Mais que faut-il entendre par « recherche » ? S’agit-il de découvrir quelque chose à l’issue d’un processus de questionnement et d’exploration ? Non, ce n’est plus le cas, sauf rares exceptions. Le CNRS est en réalité une organisation qui fabrique de l’innovation, qu’elle soit technique ou sociale : il s’agit d’une mégamachine qui arraisonne le réel par la méthode expérimentale. Les chercheurs n’ont plus rien de ces érudits renaissants, ou de ces grands penseurs, qui nous apprennent par la profondeur de leurs réflexions à lire le monde, mais sont de façon générale des techniciens qui développent une méthode rationnelle pour produire de l’utilité : technique, économique, sociale, écologique, etc.

De ce point de vue, le CNRS ne représente que l’étape institutionnelle du projet de la science moderne. Déjà Bacon, dans son Novum Organum, affichait l’ambition de supplanter la contemplation par l’expérimentation. Chez Descartes également, l’arbre de la philosophie, dont les racines sont la métaphysique, produit des fruits que le penseur juge bon s’ils se révèlent utiles : c’est par exemple la médecine. C’est ainsi que la science est devenue une entreprise de modification du monde, ce dernier se trouvant réduit à une pâte décomposable donc modelable : on trouve d’ailleurs déjà là le double geste de déconstruction/constructivisme que l’époque contemporaine a étendu à l’être humain.

Or l’arraisonnement a un coût, et les recherches expérimentales nécessitent aujourd’hui des appareils sophistiqués, qu’il faut acquérir et entretenir. Science et économie marchent ainsi main la main : la première intéressée par l’argent de la seconde, fût-il sale, la seconde attirée par la perspective d’innovations et donc de nouveaux marchés. Ce modèle a émergé aux États-Unis sous l’appellation de la « triple hélice », les trois branches étant celle de l’université, celle du gouvernement et celle de l’industrie.

Il est à noter qu’un mouvement tout à fait inverse s’effectue dans le même temps : la recherche se privatise dans les départements R&D des grandes entreprises, de telle sorte que le monopole du CNRS n’existe plus dans les faits. A ce rythme, il ne restera plus au CNRS que les tenants de la bourdivinerie et de la déconstruction financés par l’État, directement ou indirectement par le biais d’associations.

Si bien qu’au total la pensée s’instrumentalise de tous les côtés alors même que la demande de sens n’a jamais été aussi grande.

Franck ABED : La cybernétique fut considérée par l’URSS et ses satellites comme une science bourgeoise et impérialiste avant d’être adoptée. Pourquoi fut-elle désignée ainsi par les soviétiques ? Qu’est-ce qui leur a fait changer d’avis ? Dans ce combat pour le contrôle du monde que mènent les grands pays, la cybernétique sera-t-elle le champ de bataille de demain ?

Baptiste RAPPIN : La cybernétique est déjà aujourd’hui, il n’y a pas à en douter, l’un des champs de bataille les plus stratégiques : ne parle-t-on pas de cyberguerre et de cyberstratégie ? L’intelligence économique n’est-elle pas à l’ordre du jour pour toutes les entreprises soucieuses de protéger leurs informations capitales ? Il faut également suivre les criminologues, comme Xavier Raufer par exemple, quand ils mettent sous nos yeux les dernières mutations du crime : une nouvelle géopolitique se fait jour qui se déroule partiellement dans le monde virtuel de la société de la connaissance. Et les principes de la guerre s’en trouvent passablement modifiés, alors même que nombre d’États, dont la France, peinent à s’y adapter.

Alors certes l’URSS s’est tout d’abord méfiée de la cybernétique en laquelle elle voyait une science impériale et bourgeoise. Mais très vite, comprenant l’intérêt stratégique d’une telle science, elle en adopta les principes, tout à fait compatibles avec l’industrialisme soviétique, et mena des programmes de recherche en ce sens.

On peut également affiner les choses et questionner : si la cybernétique est une invention américaine, et qu’elle définit les nouvelles règles de la lutte mondiale, alors ne joue-t-elle pas à domicile dans la mesure où elle a créé le terrain de l’affrontement ? D’autres aspects sont alors à prendre en considération : juridiques (l’édification des normes) mais aussi psychologiques (épouser l’imaginaire de la cybernétique) que les dirigeants européens n’ont guère intégrés.

Franck ABED : Les êtres humains sont de plus en plus connectés : wifi, montre, téléphone, domotique, ordinateur, bientôt les voitures sans chauffeur etc. On assiste également à l’acceptation par des êtres humains d’implantation dans leur corps de puces électroniques. Finalement le XXIème siècle ne donnera-t-il pas raison à La Mettrie avec sa vision de l’homme machine ?

Baptiste RAPPIN : Oui, tout à fait. La Mettrie mais aussi Descartes voyaient dans le corps un mécanisme fait de rouages. Mais l’image de l’horloge, qui fut autant celle de l’homme que du monde, a ensuite cédé devant celle de l’énergie (la machine à vapeur) puis celle de l’information (avec la cybernétique). La modernité a largement favorisé cette conception naturaliste de l’être humain, mais il faut tout de même noter la spécificité de la notion d’information qui marque la particularité de la cybernétique.

L’information, en effet, n’est pas au sens strict de la matière, elle n’est pas tangible et manipulable au sens où l’on ne s’en saisit pas avec la main. Au contraire, l’information se lit, s’appréhende de façon intelligible : c’est un code avec lequel on compose des algorithmes, un « atome de circonstance », selon la belle expression du philosophe Pierre Levy, qui sert de brique élémentaire à la modélisation fonctionnelle des ensembles réels, naturels ou humains. Si bien que le naturalisme informationnel ne saurait guère être compris comme un nouveau matérialisme, mais plutôt comme une nouvelle forme de gnosticisme : une haine du monde charnel et incarné au profit d’une abstraction que seule une caste d’élus comprennent, les développeurs dans le monde informatique, les consultants dans le monde managérial. Le messianisme cybernétique est bien de ce type, et son projet est bien le pilotage d’êtres humains conçus comme machines à traiter de l’information ; c’est bien la thèse de Herbert Simon, prix « Nobel » d’économie, pionnier de l’intelligence artificielle et théoricien fondamental du management. Mais un tel être humain ne vieillit pas, n’éprouve aucune sorte de sentiment et ne ressent aucun appel du tout Autre : l’homme contemporain est certainement celui dont l’esquisse sur la plage s’est effacée après avoir été emportée par une vague informationnelle.

Propos recueillis le 22 juillet 2016

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