Quelques questions (David L’Epee) par Franck Abed

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Franck ABED : Bonjour. Pourriez-vous prendre la peine de vous présenter en quelques mots pour ceux qui croient vous connaître et pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

David L’EPEE : J’ai 33 ans, je suis né et vis en Suisse et interviens dans certains médias ainsi que sur internet comme chroniqueur, analyste, écrivain (termes interchangeables et qui n’ont que le sens qu’on veut bien leur donner). Je collabore régulièrement aux revues Eléments et Rébellion et, ponctuellement, à la revue Krisis. J’y interviens essentiellement pour traiter de questions en rapport avec l’histoire des idées, la philosophie, la littérature et l’actualité, avec une prédilection pour les sujets liés au socialisme, à la démocratie directe et aux rapports entre les sexes (qui sont grosso modo mes trois marottes). A côté de cela, je suis un grand passionné de cinéma et produis régulièrement des critiques sur mon blog Perlicules, exclusivement consacré à la recherche de films rares, exotiques, marginaux ou hors des sentiers battus de la grande industrie.

Franck ABED : Vous êtes l’auteur d’une série d’entretiens vidéos avec des personnalités diverses et variées. Pourquoi se lancer dans un tel projet ? Comment choisissez-vous vos invités ? A terme, pensez-vous inviter un royaliste ?

David L’EPEE : J’ai en effet réalisé quelques dizaines d’entretiens (donc sensiblement moins que vous), en versions vidéo, audio ou écrite, et n’estime pas du tout faire là un travail de journalisme. Je ne prétends ni à l’objectivité ni à la distanciation, deux critères qu’on attend théoriquement d’un journaliste, même si dans les faits ils sont rarement au rendez-vous. J’assume mes partis pris et, n’ayant de compte à rendre à personne, je choisis mes interlocuteurs selon mes coups de cœur, mon premier critère étant l’intérêt que suscite leur travail ou leur activité à mes yeux, mon second étant la qualité du rapport humain que je peux établir avec eux, ce qu’on appelle usuellement le feeling. Ce dernier critère est pour moi essentiel car une grande partie de ces entretiens se fait sur le mode du tutoiement, autour d’un bon verre, à bâtons rompus, et j’essaie tant que faire se peut de conserver au montage l’atmosphère de convivialité et de franchise qui était celle du tournage. Le fait qu’un grand nombre de mes interlocuteurs sont par ailleurs des amis que je fréquente hors caméra y est évidemment pour beaucoup. Avec mon dernier invité par exemple, le philosophe marxiste Dominique Pagani, nous avons passé l’après-midi dans un café parisien, accompagnés d’une de ses auditrices, et tout en plaisantant et en enchaînant les cafés et les verres de Chablis, nous avons pu débattre en toute liberté du romantisme allemand, de l’avenir de la francophonie en Afrique, de la démocratisation du piano, de la culture corse et de l’érotisme dans Les Confessions de Rousseau, tout cela dans une ambiance à mi-chemin entre la conversation socratique sur l’agora et la discussion du café du commerce. J’apprécie beaucoup cela.

Cette manière de procéder, qui n’est possible que sur internet et qui serait irrecevable à la télévision, a à mon avis l’avantage de redonner la place qu’elle mérite à la controverse, dialectique plus qu’éristique (pour reprendre la typologie platonicienne), qui participe selon moi non pas seulement à l’antique culture grecque mais à la culture gauloise (dans laquelle je m’inscris comme Helvète) et à son art de vivre. Cette définition de l’entretien est pour moi un véritable enjeu politique, qui s’inscrit dans la défense de la convivialité populaire et des lieux publics qui lui sont attachés, comme le bistrot, menacé à la fois par les lois hygiénistes et par la précarisation subie par les corps de métier qui permettent la survie de ces espaces. En cela, je suis orwellien. Je ne suis pas nécessairement en accord idéologique avec mes interlocuteurs (sans quoi le débat ne serait pas très intéressant) mais tous ont quelque chose à dire et me sont humainement sympathiques. Le panthéon de mes invités va d’un vieux résistant anarchiste ami de Mao à une actrice porno d’extrême droite, d’un physicien athée à une musulmane militant contre la théorie du genre, d’un rappeur anti-mondialiste à un ambassadeur taïwanais, d’un révolutionnaire tunisien à un jeune cinéaste passionné par le Moyen-Âge, d’une égérie de la presse féminine à un avocat tiers-mondiste, un philosophe identitaire ou un humoriste diabolisé, et ainsi de suite.

Je ne sais pas si j’ouvrirai un jour ce type de dialogue-là avec un royaliste. Ce milieu-là est très éloigné de mes préoccupations, mais comme je le disais plus haut, la proximité idéologique n’est pas nécessairement un critère pour moi et cela dépend donc beaucoup du personnage en question, quant à son travail et à son individualité. J’avoue que j’ai été plusieurs fois surpris en bien par l’ouverture d’esprit de certains défenseurs de la monarchie, j’ai d’ailleurs rencontré ce printemps dans le sud de la France des jeunes gens de L’Action française tout à fait sympathiques qui m’ont invité à venir parler du socialisme à une de leurs prochaines universités de formation, ce qui était tout de même pour moi assez inattendu ! Une preuve de plus que le véritable esprit démocratique au sens où je l’entends est parfois bien plus vivace hors des cercles de ceux qui se proclament eux-mêmes démocrates.

Franck ABED : Vous traitez souvent de la question du peuple. Êtes-vous du peuple ? Comment définiriez-vous le peuple d’un point de vue théorique ? Existe-t-il encore un peuple en France ?

David L’EPEE : Vous posez là une question dont la réponse mériterait un livre entier sans parvenir à en épuiser la matière ! Je pourrais répondre comme Robespierre, bourgeois déclassé ayant pris le parti des strates les plus basses du tiers-état : « Je suis du peuple, je n’ai jamais été que cela, je ne veux être que cela, je méprise quiconque a la prétention d’être quelque chose de plus. » Le fait est que je suis issu de ce qu’on appelle en Suisse la partie inférieure de la classe moyenne, celle des petits artisans et des petits fonctionnaires (mon père ayant lui-même grandi dans un milieu très populaire), et que les hasards de la vie m’ont amené, après une longue période de déclassement (études, service civil à l’Etat dans les milieux hospitaliers et patrimoniaux, long séjour en Asie, recherches d’emploi difficiles consécutives à quelques polémiques assez handicapantes), à trouver ma voie comme petit entrepreneur, position qui me laisse un certain loisir pour mes activités d’écriture ainsi qu’une liberté de ton que je n’aurais pas forcément si j’avais un patron au-dessus de moi. Je suis donc, s’il faut me définir en terme de classe, un petit-bourgeois d’extraction populaire qui n’a pas oublié d’où il vient ni pourquoi il se bat. Cette typologie-là peut faire sourire certains mais j’ai été formé à l’école marxiste et les notions de classes sociales sont pour moi essentielles et ont une importance primordiale dans la compréhension de la société qui nous entoure.

Toutefois, le compartimentage marxiste des classes me semble insuffisant pour définir ce qu’est le peuple aujourd’hui, lequel recoupe une réalité bien plus large et englobante. Les notions de prolétariat et de bourgeoisie telles que théorisées au XIXème siècle ne correspondant plus à la configuration actuelle de la société, il faut se garder des anachronismes. Faute de mieux, nous sommes obligés de nous en tenir à une définition que je qualifierais de populiste, celle d’un peuple défini par le double critère de la classe laborieuse (au sens très large) et de la citoyenneté. Par classe laborieuse j’entends l’ensemble des petits et des grands travailleurs, dans le secteur public comme dans le secteur privé (et j’y inclus les bénéficiaires de l’assurance chômage et des aides sociales, partie intégrante du système économico-politique qui préside au monde du travail), par opposition au double parasitisme des spéculateurs en haut et des profiteurs et fraudeurs des aides publiques en bas, soit la double collusion des banksters et du lumpenprolétariat. Par citoyenneté j’entends le cadre de ceux qui sont reconnus citoyens par opposition à ceux qui ne le sont pas, immigrés sans statut civique et éléments extérieurs au corps national qui ne peuvent dès lors prétendre faire partie du peuple. J’insiste beaucoup sur l’importance de ce cadre (ce domaine de définition, comme on dit en mathématiques) car dire clairement qui est citoyen et qui ne l’est pas est la condition sine qua non de toute démocratie véritable. Alors oui, il existe évidemment un peuple de France, et je ne connais pas de nation dans le monde qui n’ait son peuple, quelles que soient les problèmes identitaires auxquels ces nations peuvent être confrontées. A part peut-être quelques petites pétro-monarchies qui ne semblent constituées que d’une élite parasitaire assistée de manutentionnaires importés des pays voisins mais c’est une autre histoire…

Franck ABED : Le libéralisme est-il vraiment un ennemi en France ? La République, qu’elle soit menée par la gauche ou la fausse droite, met en place une politique économique dirigiste, planificatrice. Certains penseurs disent même que la France est le dernier pays soviétique au monde. En effet, dans notre pays il y a le SMIC, la Sécurité Sociale, des prélèvements obligatoires monstrueux, des départs à la retraite et des caisses de retraites imposées, etc. Cette analyse est aisément applicable à l’Union Européenne. Nous sommes loin de la liberté économique et des libertés individuelles n’est-ce pas ? Dans ces conditions, pointer du doigt le libéralisme comme un des ennemis principaux ne relève-t-il pas d’une erreur factuelle ?

David L’EPEE : Jean Robin, sors de ce corps ! Il y a une vraie mécompréhension, largement partagée, sur la nature économique du projet européiste. Si une grande partie des peuples européens et des mouvements politiques qui les représentent motivent leur refus d’adhérer à l’Union ou la volonté d’en sortir par le refus des politiques néolibérales de Bruxelles (et je fais partie des gens qui avancent ce type d’arguments), une autre tendance eurosceptique, spécialement dans le nord du continent mais pas uniquement, voit dans l’UE une entrave à un développement du libre marché qu’elle voudrait plus libre encore et plus sauvage. C’est le cas de toute une tendance nationale-libérale (excusez-moi pour cet oxymore !) qui va de l’extrême droite des Pays-Bas à Vaclav Klaus en Tchéquie en passant par l’UDC en Suisse ou à un personnage comme Nigel Farage en Angleterre. Notons à ce propos que le Brexit a été à la fois l’œuvre des anti-libéraux se réclamant d’un certain souverainisme britannique (d’ailleurs non réductible à l’euroscepticisme de gauche) et d’une droite libérale désireuse de rétablir un lien privilégié avec les Etats-Unis et de se libérer des réglementations européennes en matière de commerce. Il va de soi que les premiers me sont éminemment plus sympathiques que les seconds et que je les pense plus lucides quant au véritable programme qui préside au projet économique de Bruxelles.

Je vous accorde volontiers que l’Union européenne est dirigiste et j’irais même plus loin en disant qu’elle est autoritaire. Mais ce dirigisme, cet autoritarisme sont mis au service non pas d’un interventionnisme des Etats membres (dépouillés au contraire de leur souveraineté, dans les affaires économiques comme dans les autres) mais d’un déploiement du marché transnational, les spéculateurs et les accapareurs occupant à Bruxelles la tribune d’honneur en tant que lobbyistes de groupes d’intérêts privés tout à fait officiels et légitimés par le système. Lorsque les pays européens ont à se soumettre à de nouvelles directives de l’Union en ce qui concerne leurs marchés du travail respectifs, on remarque que ces directives, très majoritairement, vont dans le sens d’une dérégulation et non d’un quelconque protectionnisme, lequel est devenu un gros mot chez les technocrates qui les rédigent. Je vous recommande à ce propos les nombreux textes produits ces dernières années par Jacques Sapir (que vous avez d’ailleurs interrogé il y a quelques mois), qui expliquent très bien ce phénomène. Le marché européen n’est certes pas un marché de jungle dérégulée comme dans la dangereuse utopie des libertariens, c’est un marché qui s’appuie sur des institutions de nature politique, mais nous savons depuis longtemps que les gouvernements, qu’ils soient nationaux ou supranationaux, peuvent facilement devenir les meilleurs alliés du capitalisme le plus prédateur, lequel a absolument besoin de ces entités-là pour se donner les moyens de prospérer. Comme l’explique Jean-Claude Michéa dans son livre Les Mystères de la Gauche (Climats, 2012, p.120), « il ne saurait y avoir d’économie de marché cohérente sans l’existence d’un Etat qui doit toujours intervenir pour briser toutes les résistances possibles au règne du laisser-faire ».

Concernant la France je ne veux pas entrer dans les détails car n’étant pas Français je n’ai pas la prétention de donner des leçons à mes voisins. Mais il y a effectivement, comme vous le relevez, un parallèle à faire entre le fonctionnement de la France et celui de l’UE. La France n’est pas plus socialiste que le parti dont est issu son président, cette posture-là est un leurre auquel même le Medef, pourtant prompt à voir des bolcheviques partout, ne croit plus depuis bien longtemps. Il n’empêche, je vous le concède, qu’il existe dans votre pays certaines formes d’étatisme aux effets contre-productifs – lesquels, j’insiste, cohabitent avec des formes de libéralisme tout aussi néfastes. Nous n’allons pas ouvrir ici un débat sur la fiscalité ou les difficultés que rencontrent les petits entrepreneurs face à une législation tout sauf encourageante pour ceux qui voudraient créer de la richesse en comptant sur leurs propres forces, mais disons pour faire bref que le peuple français fait les frais d’une politique fondée sur le double impératif de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits (il n’est d’ailleurs pas le seul : de nombreux pays européens, à commencer par le mien, ont agi de même durant la crise financière de 2008, provoquant l’indignation des opinions publiques). Cette politique applique les inconvénients et les aspects les plus problématiques de l’étatisme sans parvenir à en déployer ses avantages, le tout dans le cadre d’un marché de plus en plus dérégulé. Donc oui je maintiens mon postulat de départ : le libéralisme, voilà l’ennemi !

Franck ABED : Vous vous êtes rapproché, entre autres, d’Alain DE BENOIST. Lors d’une conférence, vous aviez défendu cette position en développant plusieurs idées. Deux ont retenu mon attention. En premier lieu, vous expliquiez que lui et ses amis continuaient à réfléchir et à produire différentes analyses depuis de nombreuses années. En second lieu, vous abordiez le thème de la prise de parole. En effet Alain DE BENOIST, fait partie des personnes qui vous ont donné et vous donnent la parole, contrairement à vos « anciens amis » de l’extrême gauche. Vous aviez fait de ce constat, un critère très important. Pourriez-vous revenir sur ces deux points ?

David L’EPEE : Ces deux raisons sont tout à fait exactes, et il y en aurait d’autres. M’étant résolu, après une phase de ma vie plus militante, à ne plus appartenir à aucun parti ni à aucune chapelle et à n’avoir aucun maître à penser, cela ne m’empêche pas d’éprouver de l’admiration et de la sympathie pour quelques personnages dont je me sens philosophiquement proche, et Alain de Benoist est de ceux-là. J’ai en effet trouvé, en sa compagnie et en celle des nombreuses personnalités qui composent ce qu’on appelle à bien mauvais escient la Nouvelle Droite, une dynamique d’émulation et de liberté intellectuelle que je n’ai trouvé ni dans la gauche radicale ni dans les milieux nationaux. Une atmosphère de travail où priment la curiosité, l’ouverture d’esprit, le goût des initiatives transversales et une absence totale de sectarisme. Cette impression m’avait frappé fortement à l’époque où je commençais à lire Eléments et elle n’a fait que se confirmer depuis que j’ai rejoint l’équipe de rédaction. C’est un laboratoire d’idées qui n’est ni monolithique ni figé, qui ne s’interdit aucune remise en question ni aucune expérimentation, ce que j’apprécie particulièrement car nous avons besoin d’air pur et d’un vrai climat de liberté pour mener nos recherches et progresser.

La deuxième partie de votre question est une conséquence directe de la première : si Alain de Benoist m’a donné la parole c’est parce que nous étions sur la même longueur d’onde et si j’ai proposé mes services aux revues de cette famille de pensée, c’est que je m’y sentais en terrain ami. Mais je lui suis en effet reconnaissant de m’avoir fait confiance et je note qu’il a toujours été très attentif à l’apparition de jeunes auteurs dans le champ intellectuel (sa découverte il y a quelques années de Thibault Isabel, aujourd’hui rédacteur-en-chef de Krisis et alors auteur d’une petite feuille confidentielle tombée on ne sait comment entre ses mains, est en cela significative), qu’il est très au fait de tout ce qui se passe en périphérie du système et qu’il a, depuis des décennies, un vrai flair de profiler, de découvreur de talents. C’est grâce à cette attitude de curiosité (c’est la deuxième fois que j’emploie ce mot mais il est primordial) qu’un mouvement intellectuel comme le nôtre s’assure du sang neuf et des forces vives.

Franck ABED : Dans votre conférence sur le socialisme donnée à Paris le 21 mai 2016, vous regrettiez que le nationalisme et le patriotisme soient mis dans le même sac. Quelles différences faites-vous entre ces deux notions/concepts ?

David L’EPEE : Si je me souviens bien, ce que je regrettais plus exactement, c’est que dans la terminologie gauchiste (je commentais un article de la presse trotskiste suisse qui appelait à décrocher tous les drapeaux nationaux présents dans la capitale), on renvoie dos à dos le nationalisme, le patriotisme, le souverainisme, le protectionnisme, et même le racisme ainsi que d’autres notions n’ayant que peu de rapports entre elles. Pour répondre à votre question, la nuance entre patriotisme et nationalisme n’est peut-être pas si importante que ça dans la mesure où chacun continue de charger ces deux mots-là des sens et des nuances qui l’arrangent, en bien ou en mal. Pour ma part, j’aurais tendance à me définir comme patriote plutôt que comme nationaliste car j’y vois une connotation plus apaisée, moins belliqueuse, encore qu’il ne s’agisse que d’un ressenti implicite et discutable et non d’une définition normative. Au XIXème siècle au contraire, c’est le vocable « patriote » qui, plus cocardier, portait en lui cette idée militariste, plus que le vocable « nationaliste ». On a l’habitude à présent de dire que le patriotisme est un sentiment d’attachement éprouvé pour sa patrie alors que le nationalisme est une façon d’exprimer ce sentiment dans des actes concrets : cette définition-là me paraît recevable. Cette définition usuelle, qui fait une distinction qualitative entre les deux termes, n’est certainement pas plus mauvaise que celle, quantitative, qui voudrait que le nationalisme soit une expression extrême du patriotisme, sans parler de cette définition, très présente dans le sens commun, qui fait du patriotisme l’amour des siens et du nationalisme la haine des autres. Dans une conférence donnée il y a quelques années à une université d’été d’Egalité & Réconciliation, j’avais proposé d’appeler nationalisme la forme militante, active, du patriotisme, et j’avais insisté sur l’importance de l’éclosion d’un sentiment patriotique, en tant que prise de conscience précédant et rendant possible l’engagement nationaliste. Et si, dans ma réponse, je ne me suis pas référé une seule fois au dictionnaire (qui est pourtant censé pouvoir mettre tout le monde d’accord), c’est parce que c’est inutile : ces termes sont si connotés que c’est toujours l’acception vivante qu’on leur donne (et qui varie très rapidement) qui dominera dans le débat public, et non des définitions académiques auxquelles personne ne se réfère au quotidien.

Franck ABED : Vous évoquez souvent la gauche et la droite dans vos différentes interventions. Comment définiriez-vous en quelques mots la gauche et la droite ? Comprenez-vous que nous classions Marine LE PEN et Alain de BENOIST comme des personnalités de gauche ?

David L’EPEE : Je ne crois absolument plus à la pertinence de ces deux notions, qui ont été utiles par le passé mais qui sont aujourd’hui inopérantes et contribuent davantage à amener de la confusion dans le débat qu’à le clarifier. Il y aurait là aussi un livre entier à écrire sur la question, mais disons pour faire bref que le problème de ces deux catégories (outre le fait qu’elles sont tous les jours allégrement trahies et contredites par ceux-là mêmes qui s’en réclament) est que dans la société actuelle, elles sont nécessairement contradictoires. On ne peut pas, comme le prétend la droite, défendre à la fois la tradition et la nation d’un côté et le libre marché mondialisé de l’autre. On ne peut pas, comme le prétend la gauche, protéger à la fois les travailleurs et les acquis sociaux d’un côté et favoriser l’immigration et le sans-frontiérisme de l’autre. La contradiction est devenue interne aux notions mêmes de gauche et de droite, il n’y a plus aucune issue à l’intérieur de ces deux catégories obsolètes. On ne peut d’ailleurs même plus être pour ou contre la gauche et la droite puisqu’il est impossible de se définir par rapport à elles, étant donné que leurs programmes s’annulent eux-mêmes constamment dans leur volonté comme dans leurs effets. Il est par contre tout à fait possible d’être contre le libéralisme libertaire, construction idéologique adaptée à la modernité et pourvue d’une vraie cohérence doctrinale. C’est d’ailleurs l’idéologie que je combats prioritairement et je tente de le faire au moyen de son exact opposé, à savoir le socialisme, entendu dans un sens populaire, démocratique, patriotique, identitaire et humaniste. Tout comme mon ami Charles Robin, que vous avez récemment interviewé, je pourrais dire que j’ai cessé d’être de gauche le jour où je suis devenu socialiste !

Je vais toutefois être obligé, pour répondre à la seconde partie de votre question, d’accepter une définition minimale de la gauche même s’il s’agira forcément d’une simplification abusive et forcément inexacte. Vous me dites, et vous n’êtes de loin pas le seul, que Marine Le Pen pourrait être étiquetée comme étant une femme de gauche. Pour comprendre ce que vous voulez dire par là, je dois tenter de me mettre à votre place (en m’appuyant sur ce que je connais de vos idées) et j’en déduis que ce qui lui vaut cette étiquette à vos yeux pourrait se trouver dans l’orientation plus socialisante de son parti ces dernières années (par opposition à la ligne plus libérale du temps de son père), orientation qui s’explique aisément par la sociologie actuelle d’une partie importante de l’électorat du Front national, notamment dans le nord de la France. Statistiquement, le FN serait, si j’ai bien compris, en phase de devenir un grand parti ouvrier, un peu comme l’était le PCF à son âge d’or. C’est possible. Si vous observez cette évolution d’un point de vue de droite libérale (que je suppose être le vôtre), il est tout à fait compréhensible que Marine Le Pen vous paraisse se situer à gauche. Je peux donc tout à fait l’admettre même si je maintiens que ces deux catégories de gauche et de droite ont perdu toute validité.

Il en va de même pour Alain de Benoist, dont on connaît l’intérêt pour des sujets traditionnellement marqués plutôt à gauche comme l’écologie, l’anti-capitalisme, le tiers-mondisme, le syndicalisme révolutionnaire ou un certain anti-racisme différentialiste. Je dois dire que de le voir tantôt taxé d’extrême droite et tantôt taxé d’extrême gauche par des inquisiteurs des deux bords m’amuse beaucoup (d’autant que cela m’arrive à moi aussi de temps en temps) et me semble être, bien que cela se fasse à son corps défendant, un marqueur d’originalité et d’indépendance. La Nouvelle Droite est régulièrement soupçonnée depuis quelques années par certains esprits chagrins de se complaire dans une certaine dérive sociale, voire socialiste. Bien entendu, je n’ai absolument pas l’intention de les rassurer sur ce point !

Franck ABED : Qu’en est-il de la liberté d’expression en Suisse ? Le pluralisme des idées est-il respecté dans les grands médias ?

David L’EPEE : L’état de la liberté d’expression en Suisse n’est pas fondamentalement différent de celui qui prévaut en France. Les grands médias nous proposent une gamme éditoriale qui va grosso modo du centre gauche libéral au centre droit libéral, et tous ont à peu près les mêmes coqueluches et les mêmes bêtes noires. Il est évidemment de bon ton de s’extasier devant une telle diversité, garante de la bonne santé du pluralisme démocratique. Peut-être le débat dans la presse est-il toutefois moins cloisonné qu’en France et il m’arrive de temps à autre de signer une tribune dans un grand quotidien romand, chose qui pourrait paraître impensable s’il s’agissait de leurs équivalents français comme Le Monde ou Libération. J’ai bien sûr eu une ou deux fois à subir quelques petites cabales médiatiques (nos journalistes sont comme les vôtres : ils adorent attaquer les auteurs sur leurs fréquentations, ce qui leur évite de lire ce qu’ils écrivent) et il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être invité puis désinvité sur un plateau télé suite à une « rectification » venue de la direction, mais ce genre de coups bas fait partie des règles du jeu et il serait puéril de s’en plaindre. Nous ne sommes pas là pour leur plaire et ils ne sont pas là pour nous servir la soupe. Ce que je regrette par contre, c’est qu’il est difficile à un intellectuel en Suisse de trouver une place dans le schéma médiatique s’il n’est ni membre d’un parti, ni chercheur dans une université ou une haute école ni un quelconque expert stipendié par l’Etat. Et c’est là un blocage qui ne touche pas tant aux opinions exprimées qu’au statut social de celui qui les exprime. C’est peut-être pour toutes ces raisons-là que j’ai parfois l’impression d’être davantage lu en France que dans mon propre pays…

Propos recueillis le 19 juillet 2016

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